Revue des médias

La presse marocaine face au Covid-19 : Quatre observations préliminaires

4 janvier 2021

Cet article, rédigé avec ma collègue Aida Alami, a été publié pour la première fois par The European Journalism Observatory (EJO) sous le titre: Morocco: Coronavirus and the press

En ces temps de pandémie, la presse marocaine – print comme digitale – récolte les fruits amers d’une absence de vision et d’un déficit de moyens. Ces déficits internes se sont retrouvés amplifiés par un recul de la liberté de la presse au Maroc. La politique de l’Etat et des acteurs médiatiques dominants ciblant la presse s’est avérée désastreuse pour le secteur.

Depuis 2009, des stratégies développées par différents milieux proches de l’Etat ont réduit à néant la presse indépendante, professionnelle et de qualité. A la place, ces acteurs ont fait la promotion– indirectement ou directement – d’une presse aux ordres, à la recherche du buzz et des clics. Celui qui sème la médiocrité et la censure récolte des fake news et un manque criant de confiance dans les médias. Voici à chaud quatre remarques préliminaires sur la couverture médiatique par la presse marocaine de la pandémie de Covid-19[1].

1 Fake news et dépendance aux GAFA

Jusqu’à date (le 21/03/2020), ce sont les Fake news qui saturent l’espace médiatique au Maroc. Sur Facebook comme sur Youtube, des utilisateurs instrumentalisent la puissance de ces réseaux pour diffuser des fausses nouvelles.  Les médias marocains n’ont pas su apporter durant cette crise sanitaire une réponse en termes factcheking. Des expériences salutaires ont été lancées à la dernière minute mais elles demeurent peu suivies[2]. Seule la réponse pénale a pris le dessus. Onze personnes ont été arrêtées et poursuivies pour diffusion de fausses nouvelles.

Le niveau de viralité de ces fausses informations s’expliquent d’une part par la faiblesse des médias classiques qui n’arrivent pas à répondre à une forte demande d’informations exprimée par les citoyens marocains en cette période critique. D’autre part, cette forte diffusion s’explique aussi par la domination des GAFA pour assurer la circulation de l’information. Deux chiffres pour illustrer cette hyper-puissance : Le nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux au Maroc est de 17 millions. Les internautes passent 2h33  minutes par jour en moyenne sur ces plateformes.

Au vu de ces chiffres, on peut même parler d’une dépendance des Marocains vis-à-vis aux GAFA pour s’informer. 80% des lecteurs des médias digitaux accèdent aux informations via les différents réseaux sociaux, Facebook en premier plan.

2 Des médias de qualité aux faibles moyens

Dans un espace médiatique numérique saturé par les Fake news et la communication officielle, des médias professionnels et de qualité continuent de jouer leur rôle d’informer. A contre courant du buzz et la tentation de créer des angoisses supplémentaires chez la population, des médias comme Lakome, Yabiladi, Le Desk, Telquel ou Medias24 tentent de créer un équilibre. Il demeure limiter par le choix des GAFAM qui continuent à booster le buzz au détriment de l’information de qualité.

D’autres professionnels indépendants de l’information ont choisi d’informer directement par les réseaux sociaux pour informer et sensibiliser autour du Covid-19, en utilisant leur notoriété pour contrecarrer la diffusion des fausses nouvelles.

3 Des régulateurs peu audibles

Les régulateurs du secteur de l’audiovisuel (Haute autorité de la communication audiovisuelle) et de la presse en général (Conseil national de la presse) ont tenté à leur tour de sensibiliser les médias à leurs responsabilités éditoriales et déontologiques[3]. Leurs messages, certes pertinents, ont jusqu’à date un faible impact sur la pratique médiatique durant cette crise. La situation mérite d’être encore surveillée de près pour mesurer le feedback des médias par rapport à ces deux messages.

4 La presse écrite print n’a pas de Plan B

Comme ailleurs dans le monde, le Covid-19 constitue un sérieux test pour les médias au Maroc. Et sur tous les plans : économique, organisationnel, conditions de sécurité du personnel, etc. Au Maroc, la pandémie a pris le secteur de la presse de court. Les entreprises de presse écrite print n’avaient pas de plan B pour assurer la distribution de leur journaux dans un contexte de confinement. Très peu de médias ont préparé des versions numériques payantes ou gratuites. Une dizaine de journaux mettent à disposition des lecteurs leurs versions pdf via l’application Kalpin.

Les rédactions  n’ont aucune formation en matière de sécurité lors de la couverture de ce type de situations. C’est la débrouillardise pour chacun des journalistes avec ce que ça comporte comme prise de risques.

Enfin, la digitalisation de la presse écrite papier n’est pas encore réussie. Les rédactions continuaient à se déplacer à leur lieu de travail malgré les consignes claires du gouvernement. Le télétravail a été peu développé avec ce qu’implique comme outils et dispositifs techniques.

Pour l’instant, l’enseignement majeur à retenir est que la faiblesse de la presse au Maroc en termes de diffusion et de qualité a favorisé la diffusion des fausses informations et la domination de la communication officielle. Dans ce climat restrictif pour les libertés, l’Etat en a profité pour introduire dans le circuit législatif un projet de loi 22.20 « règlementant les réseaux sociaux, les réseaux de diffusion en direct et les réseaux similaires ». Ni les membres du gouvernement qui ont voté ce texte, ni les citoyens n’ont encore accès à ce projet pensé par le ministère de la justice et les services de sécurité. Au Maroc, les craintes du virus sont très justifiées. A ces craintes s’ajoutent le risque de faire passer des lois liberticides en matière de liberté d’expression, en ce contexte d’exceptionnelle.   

Aida Alami et Salaheddine Lemaizi  


[1] Ces observations ne concernent pas le secteur des médias audiovisuels que nous pourront analyser dans un prochain article

[3] HACA, Lutte contre le Corona virus La HACA appelle à une communication plus inclusive et salue la mobilisation des opérateurs audiovisuels publics et privés, 18/03/20. https://www.haca.ma/fr/node/5939/

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