Points de vue

Au Maroc, le triomphe des monstres médiatiques

2 novembre 2018

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Antonio Gramsci

Ce moment médiatique marocain est particulièrement « gramscien ». Empêtré dans une crise multi-facettes, « l’ancien ordre » médiatique convulse, des résistances et des contradictions apparaissent. Durant, cette phase de transition vers « un nouvel ordre », erreurs, dérapages et tourments se multiplient. Dans ce moment précis, naissent des monstres médiatiques encouragés par un contexte politique autoritaire, et assistés par des malformations journalistiques.

 Un désenchantement

Un des symptômes de ce moment est un désenchantement à l’égard des combats collectifs dans le monde des médias. La liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit à l’accès à l’information, la protection des journalistes et de leurs défenseurs, la protection des sources, les conditions sociales des professionnels des médias sont aujourd’hui des causes orphelines au Maroc. Pourtant, sur ces questions, le Maroc  enregistre des reculs continuent depuis des années. Les journalistes font profil bas. L’ambiance est pesante et les discours tenus par les journalistes eux-mêmes sont désespérants.  Leurs représentants, patronats comme syndicats, regardent ailleurs. Ces derniers semblent donner la priorité aux dossiers revendicatifs (contrat-programme, subventions, etc.). Les révisions et reculades enregistrées dans la dernière version du Code de la presse et de l’édition sont passées comme une lettre à la poste. La sphère médiatique est anesthésiée par un fond d’air autoritaire et peu amène avec la liberté de la presse au Maroc.

Dans chaque segment médiatique, la situation est délétère. En perte de repères et de vitesse, la presse écrite vit une lente agonie. Les radios privées font du mimétisme, comme fil conducteur de leur programmation. Les télévisions publiques se confortent dans leur autosatisfaction et s’enfoncent dans leur immobilisme. Les deux nouvelles chaines télés satellitaires n’ont apporté qu’une dose de médiocrité supplémentaire, à un paysage audiovisuel saturé par un nivellement par le bas.

Le digital, canal de tous les espoirs, se transforme en boite de pandore en l’absence de visions, d’un minimum de régulation et d’un modèle économique viable. Dans ces moments de crise, surgissent les monstres. Dans le paysage médiatique, j’ai compté deux monstres, au moins.

Le premier est ce « procès monstre » du journaliste Taoufik Bouâchrine, Le fondateur du quotidien Akhbar Al Yaoum est poursuivi depuis mars 2018 par la Cour d’appel de Casablanca pour des accusations de « viols et traite des êtres humains » à l’encontre de plusieurs femmes journalistes, dont certaines de ses ex-salariés. Dans ce procès, la presse se donne en spectacle. Les adversaires du dernier éditorialiste indépendant du pays, en langue arabe, profite ce procès, pour tuer symboliquement cette figure journalistique. Au lieu de laisser la procédure judiciaire suivre son cours, une presse jaune et aux ordres de certains milieux sécuritaires et politiques, fait tout pour salir, encore plus, la réputation de Bouâchrine. Les monstres médiatiques font rater à la profession un moment qui aurait pu lever le voile sur les multiples facettes de l’harcèlement et autres formes de pressions que subissent les femmes dans le monde des médias au Maroc.

Le deuxième monstre est cette presse digitale, ouvertement liée aux services de renseignement ou à des milieux politiques obscurs, qui fait de la diffamation, l’atteinte à la vie privé, les fake-news, l’intox, les raccourcis sont pain quotidien. Cette presse choisit ses cibles : des journalistes indépendants, des opposants au régime, des voix critiques au sein des institutions, etc. En somme, toute personne qui tente d’apporter un discours loin du récit officiel. Ces « sites monstres » profitent d’un financement occulte pour continuer à s’attaquer à toutes les voix critiques. Des monstres qui tirent leur puissance de la faiblesse de la corporation journalistique au Maroc.

Les journalistes marocains n’affichent pas de volonté pour reprendre les terrains perdus. Ils ont déserté les combats pour l’éthique journalistique, la déontologie et liberté de la presse. Mais jusqu’à quand ?

Salaheddine Lemaizi

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *