Revue des médias

Les islamistes et les médias : Simplisme et idéologie

23 novembre 2016

Quand les islamistes s’intéressent aux médias, cela donne lieu à des analyses simplistes. Compte rendu d’une revue.  

La revue El Fourquane est l’une des publications reconnues dans la sphère médiatique islamiste au Maroc. Cette publication de « réflexion sur le temps moyen et long » fédère les intellectuels islamistes marocains proches de la mouvance des Frères musulmans depuis trente trois ans.

Un dossier fourni

fourquane-islamiste-revueCe périodique a consacré son numéro 77 (été 2016) à la « problématique des médias au Maroc ». Un dossier fourni, composé de onze articles. Ces contributions de chercheurs et journalistes proches des islamistes passent au scanner plusieurs thèmes.

L’éditorial d’Ahmed Tallabi estime d’entrée de jeu que « les médias numérique, c’est l’avenir ». Il rappelle les échecs des médias d’Afrique du Nord et du Moyen orient, à rendre compte des réalités du Printemps des peuples à cause « des manipulations du pouvoir de l’argent, de la politique, et de l’idéologie ». L’auteur fait référence aux médias qui soutiennent les mouvements contre-révolutionnaires en Egypte et ailleurs dans la région.

« Une grande partie des médias audiovisuels, des réseaux sociaux, de la presse écrite et électronique a perdu complètement son éthique médiatique. La sacralité de l’info a été remplacée par un tsunami de fausses informations qui a atteint des millions de récepteurs »

Le premier article de ce dossier est consacré au bilan de la libéralisation de l’espace audiovisuel. Ali El Bahi, auteur de ce papier, se contentera de rappeler les principales dates de ce processus, sans analyser en profondeur ou apporter une nouveauté sur ce thème. Néanmoins, l’auteur identifie un défi principal pour compléter cette libéralisation :

« L’enjeu est de mettre en place les conditions idoines pour la libéralisation audiovisuelle, à travers la diversification du paysage actuel et mettre en place les bases d’une concurrence saines dans le cadre d’un marché libre qui puisse contenir tous les points de vue ».

Une deuxième série d’articles s’est intéressée à des médias thématiques comme la radio et la télé Mohammed VI du saint coran, la presse amazighe dans le Rif, la presse régionale dans l’Oriental du Maroc, la situation de la presse électronique à travers une analyse-témoignage de Mohamed Laghrous, ex-journaliste à Attajdid, et aujourd’hui directeur du site Al 3omk Al Maghribi.

Médias et valeurs, thématique chère aux islamistes

Une partie de ce dossier a été consacrée à la question des valeurs transmises par les médias marocains. Thématique chère aux islamistes, ce sujet a été abordé sur trois articles. Le premier y aborde la question avec une analyse du contenu des médias religieux, en posant la question rhétorique suivante : « Est-ce que ces médias préservent la sécurité spirituelle des jeunes marocains ? ».

Un deuxième article traite le sujet par le biais de l’usage de la langue arabe sur la télé, la radio et les chaines satellitaires. Vaste projet de recherche ! Ce texte signé Mohamed Talal, directeur de l’Institut privé supérieur du journalisme et de communication de Casablanca, défend l’usage strict de la langue arabe classique et sa codification dans les médias et « de réduire » l’usage de la darija.

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Le troisième texte défend avec force la thèse islamiste. Ce papier intitulé : « Médias publics, famille et confrontation des valeurs au Maroc » est signé Abderrahim Chelfouat. L’idée principale de cette tribune est la suivante.

« Les médias influencent les autres institutions sociales (la famille, l’école, la mosquée, la rue, la société civile) et les dominent. La mise sous tutelle des médias au profit de lobbys et du gain matériel et des valeurs médiocres menace la cohésion sociale ».

L’auteur ressasse tous les programmes qui seraient « destructeurs des bonnes valeurs familiales » : Mawazine, Concert de la tolérance, les feuilletons turcs et mexicains, Caftan, etc…

Cette vision simpliste du rôle et du poids des médias au Maroc reprend, sans le dire, une théorie dépassée des sciences de l’information et de la communication dite du « modèle hypodermique ». Cette thèse a été développée par Harold Laswell et portée par la suite par Serge Tchakhotine au début du XXème siècle. Pour ces deux auteurs, « les médias tout-puissants injecteraient efficacement des messages de propagande dans l’esprit des masses », résume Jean Zaganrias dans son ouvrage Ce que communiquer veut dire[1]. Or, cette théorie est aujourd’hui largement dépassée par de nouveaux travaux en sciences de la communication car elle ne prenait pas en compte les déterminants sociaux ou les conditions de la réception du message médiatique.

Malgré leurs limites, ces idées fleurissent dans les milieux médiatiques et même académiques au Maroc. Il profite du vide sidéral qui caractérise la recherche en science sociale sur ces thèmes.

Ce supposé danger que représenterait les médias hante les islamistes au Maroc comme ailleurs dans la région. D’ailleurs, il n’était pas étonnant qu’un des projets de Bassima Hakkaoui, ministre PJD, en charge de la Solidarité, de la femme, de la famille et du développement social, soit le lancement d’une chaîne télé thématique pour la famille. Un projet aujourd’hui en stand by.

S. Lemaizi

[1] Jean Zaganiaris, Ce que communiquer veut dire, Communication, Espaces publics et sciences humaines, Afrique Orient (2012), Casablanca.

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  1. « La mise sous tutelle des médias au profit de lobbys et du gain matériel et des valeurs médiocres menace la cohésion sociale »

     » La sacralité de l’info a été remplacée par un tsunami de fausses informations qui a atteint des millions de récepteurs »

    Franchement je ne suis pas islamiste mais sur ces deux points, ils n’ont pas tord.

    Regardez la télé poubelle américaine, cyril hanouna en France et autres Kim Kardashian…

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