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Maroc Hebdo: Vingt-cinq ans de presse privée au Maroc

9 mars 2016

Ecrire l’histoire d’un journal dans le temps présent est une pratique rarissime au sein de la presse marocaine. Maroc Hebdo International (MHI), doyen des hebdos, s’est prêté à cet exercice instructif.  

« 25 ans, ensemble : Histoire d’un journal, mémoire d’une époque », est le titre de ce hors série sorti en décembre.

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Crédit photo: Quid.ma

Chapeau à l’équipe de MHI pour avoir sorti ce joli document retraçant l’histoire d’une publication novatrice de la presse au Maroc. On aime ou on n’aime pas (comme c’est mon cas), ce journal a été le pionnier de la presse privée au Maroc.  C’est le constat d’Ignace Dalle, ex-directeur du bureau de l’AFP à Rabat.

« Avec MHI, on entrait dans une certaine modernité, en tous les cas, sur les plans technologiques et rédactionnel. […] Il est resté assez institutionnel et conformiste comparé à ses concurrents francophones ».

MHI 0En ouverture de ce document de 100 pages, Mohamed Selhami, fondateur de MHI, ouvre le bal pour rappeler la promesse fondatrice de « son » journal :

« Se maintenir, durer et résister aux aléas des budgets publicitaires mais aussi aux interférences de certains « décideurs » telle était la feuille de route. C’était là un changement, voire une rupture par rapport à une certaine pratique professionnelle. De quoi préparer le terrain à l’éclosion et au développement d’autres publications investissant alors le ni-ni (ni officiel ni partisan), et ce avec des fortunes diverses ».

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Wissam El Boujdayni, jeune membre de la rédaction, prend la relève pour raconter le fonctionnement de la rédaction. Ce témoignage sincère livre les rapports de forces au sein de la rédaction :

« Les journalistes sont également invités à exprimer leur opinion, mais le mot de la fin revient ceci dit à M. Selhami.»

El Boujdayni évoque les marges de manœuvre des journalistes au sein d’une publication semi-officiel :

« Il est vrai que M. Selhami demeure à bien des égards le patron…Mais le journaliste qui se serait habitué à de longues années durant  à des structures carrés où tout serait parfaitement en ordre parfaitement ficelé, ne parviendrait que difficilement à se fondre dans le contexte d’autogestion qui prévaut à l’intérieur de la rédaction ».

« Le printemps du patriarche »

MHI 1MHI comme projet éditorial est intimement lié à une période précise de l’histoire du Maroc. La légère ouverture du régime de Hassan II à la fin des années 80 permettra l’éclosion d’une presse privée à capitaux privés. MHI est lancé en novembre 1995. Dans le sillage de MHI sont nés L’Economiste (1995), Téléplus (1993), Femmes du Maroc (1995) et autres magazines privés. Ce « printemps du patriarche » comme le décrit MHI est le période où Driss Basri est « au faîte de son pouvoir » et devient le ministre de l’Information en 1993. MHI accompagnera les phases cruciales de la fin du règne de Hassan II et la préparation de l’arrivée de Mohammed VI au pouvoir (les pourparlers de l’alternance, la fermeture de Tazmarrat ou la libération des prisonniers politique). MHI couvrira également le procès du commissaire Tabit. En 1999, ce magazine accompagne le nouveau règne, ses réformes (Code de la famille et IER) ainsi que la montée des islamistes et les attentats du 16 mai.

L’année 2004 constitue une date charnière dans l’histoire de cette publication avec le changement de maquette et le passage du format tabloïd au magazine. Un virage emprunté sous la pression de la concurrence féroce de la presse indépendante (Le Journal et Telquel).

Pro-Basri et anti-Himma ?

Le rapport de MHI avec les hommes de pouvoir demeure ambigu. On prête à cet hebdo des entrées au sein du pouvoir. Vrai ou faux ? Ce qui est sûr c’est que ce journal a été étiqueté proche de Basri durant les années 90. Abdelatif Benmansour, éditorialiste à MHI revient sur cet épisode  dans un texte titré : « Basri et nous ».

« Dès les premiers numéros, nous avions été qualifiés de journal de « Driss Bassri » », sous prétexte que nous parlions beaucoup de lui ».

Ironie du sort, MHI sera poursuivi par l’homme fort du régime de Hassan II. En 2004, Basri intentera trois procès à MHI devant la justice française. Finalement, la 17ème chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance (TGI) de Paris décide de relaxer Selhami et Benmansour en avril 2005.

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MHI n’apprécie pas les « ennemis » de la Nation, comme Le Monde

Ce n’était pas le premier procès contre MHI. Selhami a été poursuivi en 1996 par Abdelatif Filali, premier ministre de l’époque, pour « diffamation ». Le crime de Selhami et son journal: avoir reproduis un article du journal Le Monde, traitant d’un rapport de l’observatoire géopolitique des drogues, accusant des personnalités marocaines d’être impliquées dans un trafic international de drogues.  Pourtant, MHI descend en flammes Le Monde, les traitants « de drogués de l’intox ». Ce service rendu au pouvoir n’a pas épargné à MHI des poursuites judiciaires !

Dernier fait d’armes de MHI est sa critique au projet du Parti authenticité et modernité (PAM) et son fondateur ( et ami du roi) Fouad Ali Himma. Mustapha Sehimi, l’autre éditorialiste du journal, n’a pas hésité à qualifier ce parti de « coup d’Etat partisan » avec le risque de « phagocyter le champ politique ».  Le 20 février donnera raison à cette lecture.

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Difficile transition digitale

Dans le récit de cette aventure, l’équipe de MHI a bien fait de ne pas esquiver ces « couvertures malheureuses », notamment les Une scandaleuses sur les migrants et les homosexuels. MHI comme institution de la presse francophone au Maroc a su traverser les époques. L’idée à succès de choisir l’homme de l’année fête cette année ses vingt ans. On regrettera la difficulté d’assurer la transition vers le digital. Pourtant, MHI était le premier magazine a lancé son site, c’était en 1996.

Enfin, je ne peux que conseiller la lecture de ce document, et chacun se fera sa propre idée de l’histoire de ce journal.

Salaheddine Lemaizi

 Fiche technique: 

Création : 1995

Tirage (2015) : 15 000 exemplaires

Ventes (2015) : 6516 exemplaires.

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