Revue des médias

Les « migrants » dans la presse marocaine: le poids des clichés

22 juin 2015

Le traitement médiatique de « la migration » par la presse marocaine passe par un difficile apprentissage. Proposition d’une chronologie

Salaheddine Lemaizi

La nécessité d’améliorer la qualité du traitement médiatique de la « question migratoire » par les médias maghrébins et marocains est une urgence. Les dérapages constatés dans la couverture de ce sujet, ne doivent pas occulter le travail de qualité réalisé depuis plusieurs années par les médias marocains sur le même sujet. Reste que face à une thématique complexe, nos médias doivent revoir leur approche et les outils utilisés pour arriver à un atteindre un journalisme objectif et de qualité.

Introduction

Cette rétrospective de la couverture médiatique de la « migration » par la presse écrite marocaine vise à faire un premier bilan de cette question sans complaisance. À mon sens, c’est une façon d’améliorer le travail de nos médias.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me parait nécessaire d’apporter quelques précisions. Primo, ce qui suit est une réflexion d’un journaliste généraliste et qui couvre occasionnellement les questions migratoires, depuis cinq ans. Secundo, ce qui suit n’est pas une recherche académique, les constats et les conclusions émises sont le fruit d’expériences vécues sur le terrain, couplées d’une revue de la presse écrite. Idéalement, aborder ce sujet complexe, nécessite de disposer d’études universitaires approfondies sur la présence et la représentation des migrants dans les médias au Maroc.[1]

Ce texte se compose de trois grandes parties. En premier, je donnerai quelques éléments sur la migration et l’asile au Maroc. Dans un deuxième temps, je déclinerai les six écueils que tout journaliste devrait éviter lors de son traitement des questions migratoires. En troisième lieu, je proposerai quelques dates clés pour mieux situer les évolutions, et les régressions de la couverture médiatique de la migration au Maroc.

Le Maroc, terre d’accueil forcée

Dès le début des années 2000, le Maroc est devenu une étape dans le périple des migrants subsahariens en route vers l’Europe. Puis, à partir de 2006, le Maroc s’est transformé, graduellement, en terre d’accueil forcé pour ces migrants. Certains travaillent ou cherchent à travailler dans les grands centres urbains (Rabat, Casa, Tanger, Fès, etc.). Beaucoup d’entre eux vivent dans une extrême précarité. C’est aussi le cas de ceux qui « choisissent » de rester dans les camps informels situés à Oujda ou Nador (Est du Maroc) et sont souvent victimes de réseaux de trafic des êtres humains et de la répression policière. Ces changements majeurs, liés à l’installation de ces migrants, ne sont pas encore assimilés par la société marocaine. Les comportements racistes sont monnaies courantes[2]. Les médias répercutent ce discours au contenu raciste auprès de l’opinion publique. D’autres médias, en revanche, tentent de rendre compte d’une réalité complexe.

Six écueils à éviter 

Quelque soit le sujet traité, et celui de la migration tout particulièrement,tout journaliste doit impérativement éviter certains écueils, qui ont été énumérés par Jean-Paul Marthoz, universitaire spécialiste de la question[3] :

  • Le sensationnalisme
  • L’exploitation des peurs
  • Le stéréotype
  • L’émotion
  • La simplification et la généralisation
  • La complaisance et le silence

Ces erreurs ont été reproduites dans les pages de journaux marocains à différentes périodes.

2002-2005 : le choc des images, le poids des mots

En 2002, le journaliste Mustapha Abbassi du quotidien Al Ahadath Al Maghribia réalise un des premiers reportages à la forêt de Belyounech (Nord du Maroc) où campent les migrants en situation irrégulière. Suivront des reportages de 2M TV dès 2004, diffusés par l’émission « Grand angle ».

Couv' de l'hebdo Achamal en septembre 2005
Couv’ de l’hebdo Achamal en septembre 2005

La rencontre entre les médias marocains et ce sujet est caractérisé par le choc des images. Les médias n’étaient pas prêts à appréhender cette nouvelle réalité. Les premiers écrits journalistiques oscillaient entre la compassion et le sensationnalisme. La couverture médiatique désastreuse des incidents de Sebta et Melilia en 2005 est le point culminant de cette période.

Face à cette crise humanitaire, la grande majorité des médias marocains, presse écrite en premier, ont défendu la « thèse » marocaine. Au lieu d’être des vecteurs d’information, un nombre important de journaux ont relayé simplement la propagande officielle (Le Matin, L’Opinion, etc…). À l’exception de rares médias comme le défunt Journal Hebdo ou Telquel [4], la presse écrite n’a pas assuré sa mission convenablement. Le triste symbole de ce constat est la Une de l’hebdo régional Achamal (Le Nord), du 12 septembre 2005. En titrant « le Nord envahit par les sauterelles noires », ce journal dit de « référence » dans sa région, et dirigé par un vétéran journaliste, commet une grave faute professionnelle. Le numéro a été saisi par le Tribunal de Tanger et son directeur a été condamné pour « incitation à la haine raciale » à une peine de prison avec sursis.

Durant ce mois de septembre, d’autres journaux réserveront un traitement xénophobe à cette question. Notamment, le quotidien Al Haraka, organe du parti Mouvement populaire ou L’Opinion, organe du parti de L’Istiqlal.

La presse marocaine n’est pas à son premier dérapage raciste. Le journal Rissâlat al-Oumma, l’organe du parti de l’Union constitutionnelle, avait accusé « des Africains » d’avoir mangé un bébé à Rabat. Malgré le démenti de l’information, la nouvelle a été répandue. Dans les années 90, l’hebdo Maghrib Al Yaoum arrête sa diffusion suite à un grave dérapage raciste. Ce rappel est pour montrer que le passif est lourd…

2006-2013 : Entre journalisme de qualité et journalisme « sécuritaire »

Cette période est marquée par quatre grandes tendances : En premier, l’Etat marocain met œuvre sa politique sécuritaire pour la gestion des flux migratoires. Deuxièmement, l’émergence d’un réseau associatif défendant et travaillant avec les migrants en situation irrégulière. Troisième tendance, l’Union européenne joue un rôle moteur dans la définition des priorités du gouvernement du Maroc, ainsi qu’une bonne partie de la société civile travaillant sur la question migratoire ; des projets sont lancés pour soutenir ces populations, et notamment assurer une meilleure couverture médiatique à cette question. Enfin, la presse oscille entre un journalisme de qualité fait de reportages, enquêtes, et un journalisme sécuritaire qui fait le lit de la politique de l’Etat et justifie auprès de l’opinion publique les choix sécuritaires du ministère de l’Intérieur.

Ce journalisme « sécuritaire » prend deux formes. En premier lieu, il passe sous silence les exactions qui peuvent être commises par les autorités marocaines, alors il peut aller jusqu’à justifier les refoulements illégaux, ou la destruction de camps de migrants irréguliers comme « faisant partie de la politique marocaine de lutte contre les réseaux de trafic des êtres humains ». Une situation résumée par la chercheuse Laura Feliu Martínez : « Les deux chaînes publiques 2M et la RTM contribuent, comme l’affirment les associations luttant pour les droits de l’Homme, à offrir une image de l’immigrant centrée sur l’aspect sécuritaire, en insistant sur les succès des forces de l’ordre dans leurs opérations d’arrestation d’immigrants en transit et en situation irrégulière »[5]. Deuxièmement, cette forme de ce journalisme s’illustre quasi-quotidiennement sur les pages « faits divers » des journaux. La figure de « l’Africain » dealer de drogue, receleur de devises, ou chef de réseau de prostitution, est présente sur les colonnes de journaux à grande diffusion comme Assabah, Al Massae ou Al Akhbar[6].

Par ailleurs, un journalisme de qualité au Maroc émerge. Dès 2005, un reportage de Nadia Lamlili est primé pour son article à l’international[7]. L’excellent travail de journalistes de ce calibre ne peut occulter les dérapages récurrents que connait encore la presse marocaine au sujet de la migration. À tort, beaucoup fustigent uniquement le travail de la presse arabophone sur le sujet, responsable de ces dérapages, mais en réalité, c’est l’ensemble de la presse marocaine qui publie des articles contraire à la déontologie professionnelle. Le cas de la Une de Maroc Hebdo International est emblématique.

Couv' MHI
Couv’ MHI

En novembre 2012, cet hebdo dit de « référence » titre « Le péril Noir ». Cette couverture et le texte du journaliste est une synthèse des amalgames et clichés sur les populations subsahariennes, véhiculés depuis dix ans. Cet article est problématique  à plusieurs titres : manque de déontologie, erreurs factuelles, photos utilisées hors de leur contexte, mélange entre l’info et le point de vue, etc…Ce qui aggrave le cas de cet hebdo, la direction du journal et le journaliste concernés ont hésité à présenter leurs excuses. Le manque de réactivité de la direction de ce média lui a fait subir une campagne sur les réseaux sociaux. La direction a fini par s’excuser timidement…une semaine après[8]. Mais que quelques mois plus tard, ce même hebdo récidive (figure1)

Cette regrettable UNE a permit d’enclencher enfin un débat sur la couverture médiatique des migrations au Maroc. C’était un électrochoc pour une frange de la société marocaine[9]. Au sein de la profession, plusieurs journalistes ont dénoncé cette UNE, un membre de la rédaction de MHI a désapprouvé publiquement cet article[10], un acte rarissime dans la presse marocaine et qui mérite d’être salué.

De septembre 2013 à fin 2014 : « La migration », un sujet à la mode

Le 5 septembre 2013 est une date passée inaperçue, la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) avertit la chaine MEDI 1 TV suite à une caméra cachée, jugée « raciste »[11]. Ceci est une première au Maroc.

Le 9 septembre 2013 constitue un tournant majeur pour la question de la « migration » au Maroc. Ce jour-là, un rapport du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) rend public un rapport intitulé «Etrangers et droits de l’Homme au Maroc : Pour une politique d’asile et d’immigration radicalement nouvelle»[12]. Ce document sera l’acte déclencheur d’une opération exceptionnelle de régularisation des migrants irréguliers. Ce rapport consacre une partie de ces recommandations au travail des médias. Ainsi, il exhorte les médias et les journalistes marocains à « s’abstenir de diffuser tout message incitant à l’intolérance, à la violence, à la haine, à la xénophobie, au racisme, à l’antisémitisme ou à la discrimination envers les étrangers ». Ce rapport et l’intérêt royal pour cette nouvelle politique migratoire, ainsi que l’implication du gouvernement dans la mise en œuvre en un temps record de cette politique, braquera les projecteurs sur « La migration ». De population « invisible » pour beaucoup de médias publics, les migrants sont devenus un sujet en vogue pour l’ensemble des journaux privés et publics. Depuis, nous observons les tendances suivantes :

  1. Un traitement de complaisance envers l’Etat. à travers la couverture de l’opération de régularisation, les médias publics ou proches de l’Etat, font la promotion de la politique gouvernementale. Le « migrant », n’est présent que pour « remercier Sa Majesté le Roi » (figure 2) et « le peuple marocain pour leur accueil ». Les questions sur le déroulement de l’opération sont évacuées (critères, taux de refus, etc…).
  1. Un traitement sensationnel. La persistance d’un traitement marqué par les dérapages racistes, et le manque de déontologie. Les clichés sur les migrants continuent d’être véhiculés par la presse écrite. Le cas de la Couverture d’Al Annbae (figure 3) en décembre 2013 ou de Rabat News sont là pour nous le rappeler.
Couv du mag Al an
Couv du mag Al an
  1. Un traitement professionnel. « Son crime : nègre », c’est le titre choc de cet hebdo marocain (figure 4). Le journaliste a mené une enquête sur le racisme vécu par des migrants subsahariens dans une petite ville au Nord du Maroc. C’est un exemple parmi tant d’autres, du travail de terrain réalisé par des journalistes marocains. Durant cette année, nous constatons également une spécialisation croissante de journalistes, sur la question migratoire (Libération, Yabiladi, Telquel, Akhbar Al Yaoum, etc).

 

 

Recommandations 

Des erreurs professionnelles, des manquements à la déontologie et du sensationnalisme sont légions au sein de la presse marocaine. Le problème est que cela Sauf qu’ils touchent le plus souvent dles populations vulnérables (enfant en situation de rue, SDF, Usagers de drogues, travailleuses du sexe, etc…) et des minorités (ethniques, religieuses, sexuelles, etc…). Les migrants subissent aussi ces dérapages. La meilleure manière de réduire ces dérives est d’être le « watchdog » de la presse. ONG et structures professionnelles des médias ont la responsabilité de faire cette veille.

Pour améliorer, le traitement de la « migration » par les médias, la société et les professionnels ont une responsabilité partagée. Du côté des professionnels de l’information, il faut encourager la spécialisation et la formation des journalistes sur ces questions.

Le travail honorable et honnête sur ces questions réalisé par une partie importante de la presse marocaine et des medias mérite d’être encouragé, suivi et surtout lu par les citoyens.

S.L.

[1] Un travail similaire a été réalisé par l’Institut Panos pour le cas de l’Afrique l’Ouest, voir : Migrants dans les médias et médias vus par les migrants. Disponible sur : www.panoseurope.org

[2] Voir cette chronique, « Au Royaume de Mohammed VI, un racisme permanent et impuni », http://www.h24info.ma/chroniques/le-maroc-de-mohammed-vi-un-racisme-permanent-et-toujours-impuni/26898

[3] Jean-Paul Marthoz, Couvrir les migrations, De Boeck (2011).

[4] Journal Hebdomadaire et Telquel, les éditions du 15/10/2005.

[5] Laura Feliu Martínez, « Les migrations en transit au Maroc. Attitudes et comportement de la société civile face au phénomène  », L’Année du Maghreb [En ligne], V | 2009, mis en ligne le 09 juillet 2010, consulté le 12 avril 2015. URL : http://anneemaghreb.revues.org/611 ; DOI : 10.4000/anneemaghreb.611

[6] Il ne se s’agit pas de minimiser le danger ces réseaux, mais la presse leur donne une place disproportionnée par rapport à leur poids réel dans les réseaux criminels au Maroc.

[7] Lamlili décroche le Prix CNN en 2005 pour son article : «Quand je serai grand, je veux être migrant», http://www.maghress.com/fr/leconomiste/58216 (consulté, le 12 avril 2015)

[8] Lire l’édito de Mohamed Selhami, directeur de MHI, http://www.maghress.com/fr/marochebdo/105253 (consulté le 12 avril 2015)

[9] Pour un décryptage de cette UNE, lire Nadia Khrouz, Des « mots » aux « regrets » : qu’est devenu le « Péril noir » ? http://www.cjb.ma/268-les-archives/270-archives-editos/382-archives-editos-2012/des-mots-aux-regrets-qu-est-devenu-le-peril-noir-2082.html (consulté, le 12 avril 2015)

[10] Wissam Boujaidani, « Péril noir », la réaction d’un journaliste de MHI, http://www.yabiladi.com/articles/details/13739/peril-noir-reaction-d-un-journaliste.html (consulté le 12 avril)

[11] La Haute autorité de la communication audiovisuelle avertit Medi1 TV pour avoir « enfreint les dispositions de son cahier de charges en ce qui concerne les obligations relatives à la maîtrise d’antenne et au respect de la dignité humaine ».

[12] A lire sur : http://www.ccdh.org.ma/fr/communiques/le-cndh-elabore-un-rapport-sur-lasile-et-limmigration-au-maroc

0 Partages

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *