Points de vue

La « starification » des cyberactivistes arabes par les médias

21 juin 2015

J’ai le plaisir de présenter la contribution de Mohamed Naimi, chercheur au Centre de recherches en sciences sociales (CERSS) à Rabat. Le chercheur revient sur la présence des cyberactivistes de la région MENA dans les médias européens. Dans un deuxième temps, il aborde la représentation des militants du Mouvement du 20 février dans l’ouvrage, « Le Mouvement du 20 février, une tentative de documentation ». S.L.

Par Mohamed Naimi, chercheur au CERSS

Le 07 avril 2015, Tourya Guaaybess [1] a donné au CJB[2] , une conférence sur le blogueur arabe ou un certain cadrage des « révolutions » arabes. En voici, quelques unes de mes idées et questionnements.

Promouvoir certains cyberactivistes arabes (notamment ceux ayant contribué à la fondation de certains mouvements sociaux comme le M20F au Maroc ou le Mouvement du 6-Avril en Egypte) au rang d’acteurs emblématiques des révolutions par les médias français, européens et même arabes, peut paraître légitime. Mais tomber dans un réductionnisme comme celui de ne voir dans ces mouvements que des mouvements de jeunes, ou celui de réduire ces jeunes à des cyberactivistes,  est une démarche on ne peut plus impertinente. Cela reviendrait d’une part à sous estimer le rôle d’autres acteurs sociaux, d’autre part à ignorer les fondements historiques de ces révolutions et soulèvements et les dynamiques sociales et politiques qui les ont permises. Afin d’expliquer la domination d’une représentation, d’une figure de proue plutôt qu’une autre, la conférencière avait avancé certaines hypothèses dont voici les principales :

-Une « starification » de ces blogueurs selon leur capital esthétique (image positive) ;

-Un discours   simple ;

– Un cadrage sélectif;

-Une prédominance de certaines prénotions (ceux qui nous ressemblent nous journalistes !).

Nous pourrons ainsi peut être, comprendre les raisons pour lesquelles d’autres acteurs sociaux sont moins visibles dans les médias du Nord de la Méditerranée. De toute façon, il me semble que ces hypothèses  puissent aider  à rendre intelligible ce phénomène médiatique dans le cas du M20F au Maroc. En effet, certain(e)s jeunes surtout cyberactivistes sont érigé(e)s en icônes du mouvement, tandis que d’autres sont relégués au second rang ou même négligés. Alors, ce qui pourrait expliquer ce phénomène en liaison avec la réflexion de la conférencière , c’est cette quête de certains profils très convoités par la presse  européenne et notamment française. Il s’agit en l’occurrence de jeunes, laïcs, libéraux, parfois appartenant à la gauche radicale, tous exigeants quant aux libertés individuelles. Je citerai ici l’exemple du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI)[3]. Cependant, d’autres activistes restent non/ moins médiatisés  notamment les activistes de la mouvance islamiste d’Al Adl Wal Ihsane (AWI),  pourtant puissante force  politique au sein du M20F !

Une documentation « sélective »

Dans un autre registre, mais qui prétend être plus rigoureux et plus objectif, s’inscrit la publication récente (février 2015) d’un livre en arabe par le Médiateur pour la démocratie et les droits de l’Homme (MDDH, ONG marocaine à Rabat) avec l’appui de la  fondation Friedrich Ebert Stiftung (FES, fondation allemande à Rabat). Le livre s’intitule: « Le Mouvement du 20 février, une tentative de documentation ». Certes, l’initiative est inédite et intéressante  car voulant archiver la mémoire du M20F. Mais d’emblée, le caractère idéologique et sélectif l’emporte sur la portée scientifique du document. Le contentieux qui a été à l’origine de l’éclatement du mouvement remonte en surface et trouve un prolongement dans cette tentative de documentation. Bref, le lecteur averti se trouvera devant une lecture de la mémoire du M20F, combien réductrice, tant au niveau des acteurs (presque les mêmes visages promus en icônes du M20F dans la presse française ![4]) qu’au niveau de la plateforme politique du mouvement (monarchie parlementaire et donc le point de vue de certains partis de la gauche démocratique ![5]).

Force est de constater que l’essentiel de cette tentative de documentation repose sur certains témoignages d’acteurs ayant contribué à la formation du M20F ou y ayant participé par la suite (presque les mêmes visages !). Ce qui attire aussi l’attention du chercheur, c’est cette prédominance de la ville de Rabat (13 témoignages sur 38 !) et ce manque de parité hommes-femmes (07 témoignages seulement sur 38 ! et pas une en foulard !).

Pour ne pas conclure, il me semble que cette tentative de documentation reste quoiqu’on en dise, indispensable pour tout  chercheur. Je y reviendrai sans doute après pour une analyse en profondeur et plus détaillée.

[1] Tourya Guaaybess soutient une thèse pionnière à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon2 sur l’émergence d’un système télévisuel arabe en 2000 à partir d’enquêtes de terrain qu’elle a menées au Caire au CEDEJ (CNRS/Ministère français des Affaires Etrangères). Elle est ensuite lauréate d’une double bourse de recherche Marie Curie et Jean Monnet à l’Institut Universitaire Européen et au Centre Robert Schuman à Florence. Tourya Guaaybess est aujourd’hui maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Elle a écrit de nombreux articles. Parmi ses ouvrages, on pourra citer : Télévisions arabes sur orbite, publié en 2005 (traduit en arabe en 2009) et Les médias Arabes, Confluences médiatiques et dynamiques sociales en 2012, tous deux publiés aux éditions du CNRS. Elle a par ailleurs dirigé les ouvrages collectifs suivants : Les Arabes parlent aux Arabes; les nouveaux médias dans le monde arabe avec Yves Gonzalez-Quijano, aux éditions Actes Sud en 2009 ; et National Broadcasting and State policy in Arab Countries, aux éditions Palgrave Macmillan (Londres) en 2013.

[2]Centre Jacques Berque, Rabat.

[3] Mouvement connu sous le nom de « Dé-jeûners de ramadan, Ouakallin ramdan (en marocain) ». C’est une nébuleuse initiée sur Facebook le 24 août 2009 par deux jeunes marocaines : l’une psychologue (Ibtissam Lachger) et l’autre journaliste ( Zineb El Rhazoui) . Leur action commence sur la page de Facebook par un débat et des discussions sur des questions liées aux libertés au Maroc, particulièrement les libertés individuelles : liberté de culte et de conscience, liberté d’expression, liberté sexuelle (Bouchra Sidi Hida, 2011, p.173).

[4] J’ai recensé pas moins de 26 images , en grand plan/ou en plan rapproché , de ces acteurs sur environ 130 images , contre 3 ou 4 d’autres acteurs moins médiatisés. La page de titre quant à elle, réduit tout le M20F dans sa dimension « jeunesse » et donc cyberactiviste. Elle montre l’image d’un drapeau noir où est écrit en blanc  « Jeunes 20 Février ».

[5] J’ai aussi recensé 5 images montrant des banderoles portant la revendication d’  « une monarchie parlementaire », contre 2 ou 3 soulignant la revendication d’ « une constitution démocratique » sans mentionner la nature du régime politique voulu. Par ailleurs, plusieurs images montrent des pancartes ou banderoles revendiquant « une nouvelle constitution ». Enfin, la quatrième de couverture reflète explicitement cette réduction du M20F en deux dimensions à savoir : « jeunesse » et « monarchie parlementaire »  !!?

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