Interview

« L’argent, les médias et la Tunisie »

16 mars 2015

 Moez JemaiUn journaliste marocain rencontre son collègue tunisien en terre algérienne pour parler de médias et journalisme au Maghreb, c’est la petite histoire de cette interview avec Moez Jemai, journaliste et formateur tunisien. M. Jemai a travaillé du temps de Benali pour Radio Kalima et a subi la répression comme de nombreux journalistes du temps de la dictature. Le journaliste de l’AFP au Sud tunisien et collaborateur avec la revue allemande Correspendante nous parle de l’état de la presse dans son pays et les espérances pour le champ médiatique tunisien. Interview

De ton point de vue de journaliste, quelle est la situation de la liberté de la presse en Tunisie ?

Après le 14 janvier 2011, la Tunisie a souffert d’une situation de « désordre » médiatique. Nous sommes sortis de l’exercice de la liberté d’expression vers des pratiques contraires à l’esprit de cette liberté. Après 50 ans de censure et de restrictions sur cette liberté, une telle situation est partiellement compréhensible. Ce désordre s’est amplifié suite à la suspension des lois réglementant le secteur audiovisuel. Le démantèlement de l’Agence de communication internationale n’a pas amélioré cette situation. Je rappelle que cette structure publique devait initialement promouvoir l’image de la Tunisie dans le monde, sauf qu’elle s’est transformée au fil des ans en une agence de communication de l’ex-président Ben Ali. Le secteur des médias n’était pas le seul à vivre cette situation. Le désordre était présent dans les services de sécurité, la Justice, etc.

Quels sont les acquis de la Révolution tunisienne en matière de liberté de la presse ?

Les élections du 23 octobre 2012 ont constitué un nouveau point de départ pour le secteur. Des négociations ont démarré entre le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et le gouvernement de la Troïka (composé d’islamistes et laïcs). Nous avons obtenu des garanties pour protéger la liberté de la presse et préserver l’accès à l’information à travers la sortie de deux décrets le 115 et 116. Deux textes que le président Marzouki et l’Exécutif dirigé par Ennahda (Islamistes) ont tout fait pour retarder leur sortie. Aujourd’hui avec l’élection d’un nouveau président, la nouvelle Haute autorité HAICA devrait voir le jour. Ainsi que le nouveau Conseil supérieur de la presse (CSP). Cette instance composée des syndicats, des patrons et du gouvernement aura la lourde charge de proposer les nouveaux textes qui vont régir notre profession pour les années à venir. Le plus dur est à venir.

Quel est l’état des pratiques journalistes en Tunisie ?

Depuis cinq mois nous constatant des manquements récurrents à la déontologie de la profession. Mais en même temps, il est indéniable que la qualité du travail journalistique progresse. Ceci ne peut être séparé des acquis obtenus par les professionnels en matière d’accès à l’information. Seuls le ministère de la Défense affiche certaines résistances, compréhensibles par moments, surtout dans le contexte de lutte contre le terrorisme. Grosso modo, les médias tunisiens réalisent de plus en plus des sujets d’une qualité honorable sur plusieurs thèmes. Lors des élections présidentielles de 2014, la presse a joué un rassembleur sur la question l’unité nationale.

Comment évolue l’économie des médias en Tunisie ?

Nous avons deux types de médias, ceux détenus par des hommes d’affaires et ceux appartenant à l’Etat. Cette dernière catégorie de médias défend son indépendance grâce aux efforts de ces journalistes. Je donne l’exemple de l’Agence Afrique Tunisie Press (TAP), cette agence n’est plus un porte-parole du gouvernement. De même pour le quotidien public La Presse qui a eu des positions critiques vis-à-vis des différents gouvernements. Par contre les médias privés sont au service de partis ou d’acteurs politiques. Des liaisons dangereuses en argent et médias en Tunisie. Par exemple, la chaine de télé Nessma a fait la promotion tout au long de la campagne présidentielle de Béji Caïd Essebsi. Zitouna TV et Al-Moutawasset, deux télés détenues par des hommes d’affaires proches de Ennahda ont pris position pour Merzouki. Ces médias sont devenus des outils pour régler des comptes politiques, la première victime dans cette situation est le journaliste qui se trouve pris en tenaille entre ces enjeux. J’espère que le futur CSP abordera frontalement ces questions.

Quelle est la situation sociale des journalistes en Tunisie ?

Depuis les mobilisations des adhérents SNJT, la situation sociale et les salaires sont respectables dans les médias publics. Par contre, dans le secteur privé, la situation est en train de se détériorer. Les salaires demeurent bas et les conditions de travail pénibles.

Vous êtes journaliste travaillant dans les régions. Comment est perçue cette catégorie de journalistes ?

Les journalistes régionaux sont perçus comme des journalistes de seconde zone. Leur situation sociale demeure problématique. Ces correspondants ne sont pas défendus par le Syndicat car en majorité des cas, ces correspondants occupent des fonctions dans d’autres secteurs (enseignement, administration, etc.). Pourtant, les médias tunisiens ne peuvent ignorer les réalités régionales et donc les professionnels qui œuvrent dans ces zones.

Entretien réalisé par Salaheddine Lemaizi

 

0 Partages

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *