Points de vue

La Fête du trône, aubaine commerciale pour une presse en servitude

12 septembre 2014

Le secteur de la presse écrite est en crise au Maroc comme partout ailleurs dans le monde. Au fil des années, le « print » perd des parts de marché publicitaire.  Sauf que cette lecture résiste à l’économie politique du secteur. Je m’explique : à l’occasion de la Fête du trône, des numéros spéciaux sont édités par la grande majorité des hebdos et quotidiens au Maroc. C’est the place to be le 30 juillet au Maroc. Des Ministères, des offices étatiques, des entreprises publiques et privées et même un hôpital (le CHU de Casablanca) sortent leurs chéquiers pour féliciter le « Prince ». Pour se tailler une place de choix dans ces éditions spéciales et hors séries, ces institutions payent le prix fort. Rien ne vaut la bénédiction du roi et de…ses amis.

« Servitude contrainte » et rétribuée

Je me suis amusé à compter les pages de pub que contiennent ces « journaux ». À vos calculatrices !

Le Matin spécial 15 ans roi

Le Matin du Sahara (Edition du 30 juillet) a du ajouter un supplément de 28 pages pour contenir les 16 pages de pubs du quotidien. Le Groupe Maroc Soir consacrera aussi un hors série (voir photo ci-haut) sur les 15 ans du règne de Mohammed VI. Une édition bien fournie en publicité. Les Inspirations Eco ont édité également, un hors série à cette occasion.

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Le Groupe Caractères sort le gros jeu pour cette fête du trône. L’édition du 25 juillet de La Vie Eco comprend deux suppléments. Le premier intitulé sombrement : « Mohammed VI 15 ans de règne » compte 132 pages dont 21 publicités (15%). Ce groupe de presse appartenant à Aziz Akhannouch offre un deuxième cadeau à ses lecteurs et annonceurs : une édition spéciale Femmes du Maroc titrée : « Et le Roi libéra la femme, 15 ans de règne » (voir photos). Sur 84 pages, 12 publicités. Le groupe Caractères n’a pas fini de fêter son roi, Aujourd’hui le Maroc, quotidien du groupe édite un supplément le 30 juillet de 56 pages et dix pages de pubs. Excusez du peu…

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La recette du succès de ces éditions est simple : brosser un bilan hyper-positif du règne de Mohammed VI, donner la parole à des universitaires et politiques confortant ces constats et bien sûr quelques interviews ou portraits de chefs d’entreprises ayant financés cette publication.

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Tentons de décrypter la portée de ces éditions. Selon moi, elles sont synonymes de la servitude qui domine les milieux économiques vis-à-vis du pouvoir politique. Ces acteurs économiques (publics et privés) n’hésitent pas afficher, à chaque occasion qui se présente, leur allégeance à la monarchie. Mohammed Ennaji, économiste et essayiste a analysé ce mécanisme à travers le prisme de l’histoire marocaine. L’auteur du Le sujet et le mamelouk : esclavage, pouvoir et religion dans le monde arabe appelle ça la servitude contrainte « c’est-à-dire la mainmise du pouvoir sur les richesses limités, notamment l’eau, les terres fertiles, le commerce. Tout cela fonctionne sur la base de la servitude et il n’y a pas en dehors d’elle, d’autres modalités pour accéder à la société de cour et approcher le roi ».

La presse marocaine dans sa très large majorité agit suivant ce mécanisme. Sa dépendance publicitaire fait d’elle un serviteur des uns et des autres. Au final, pour entendre une analyse critique sur le bilan de 15 ans de règne de M6, il a fallu attendre le discours du roi himself le 30 juillet qui ne s’est pas gêné de faire une auto-critique de son action. Rendez-vous l’année prochaine pour des hors séries plus nuancés mais toujours avec autant de pages de publicités.

S.L.

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