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Maroc: des journalistes sous la contrainte

11 mars 2014

Produire une information indépendante, vérifiée, recoupée et hiérarchisée est une tâche difficile. Avec la crise de la presse, cette mission est mise à l’épreuve dans toutes rédactions, le Maroc n’y échappe pas. Ainsi, le journaliste marocain est pris dans un tourbillon de communication. Etude de cas.

 

Ce texte est une synthèse d’un mémoire de fin d’étude réalisé dans le cadre du Master 2 Communication des organisations de ComSup (Maroc) et de l’Université de Versailles (France). Ce texte a été publié également sur le site de L’Observatoire du journalisme, ProjetJ

L’information à caractère médical au Maroc offre une illustration d’un journalisme pris en tenaille. Entre des communicants aux moyens conséquents, déployés pour influencer le message du professionnel de l’information en leur faveur et des directions de journaux qui n’investissent pas assez dans un journalisme de qualité basé sur une information de première main et agrémenté de reportages et d’enquêtes, le journaliste se trouve moteur «de la circulation circulaire de l’information» (Bourdieu). Le journaliste devient ainsi un «client» d’informations «prêt-à-consommer» sans avoir le recul nécessaire par rapport aux messages des communicants.

Dans L’emprise du journalisme, Bourdieu constate: «Le journaliste n’est plus le centre de la production de l’information: il est un maillon de sa construction et entre comme un élément dans la stratégie des acteurs sociaux. Non seulement ceux-ci fournissent aux médias une information qu’ils ont élaboré, à travers dossiers et conférences de presse, mais, de plus, ils orientent leurs actions et les conforment en fonction des logiques des médias eux-mêmes». Ce travail de recherche tente de décrypter ce processus de façonnage de l’information en prenant pour exemple les relations presse telles que pratiquées par l’industrie pharmaceutique au Maroc.

Le contexte marocain

La presse marocaine est passée en un temps record d’un journalisme d’opinion, dominant la période postindépendance jusqu’aux années 90 (1956-1996), à un journalisme de communication. Dès la fin de la décennie 90, émerge un journalisme financé par la publicité, soumis à l’épreuve du marché à travers la sanction des ventes. À la même période, les communicants arrivent en force dans le monde des médias. Depuis plus d’une décennie, ils dictent, en bonne partie, la hiérarchie de l’information.

De son côté, la communication de l’industrie pharmaceutique au Maroc a été longtemps dominée par le marketing. La communication institutionnelle et les relations presse n’ont fait leur apparition que récemment au Maroc dans ce secteur. Jusqu’en 2008, seul le laboratoire Roche S.A. disposait d’une direction communication indépendante du marketing. Au total, trois multinationales sur les quatorze présentes au Maroc, ont une direction communication.

Mécanismes de contact et d’influence

Pour cerner le modus opérandi des relations presse de l’industrie pharmaceutique au Maroc, quatre mécanismes de contact et d’influence de l’industrie pharmaceutique ont été choisis. Le premier passe par l’intermédiaire des ONG de patients. Le deuxième mécanisme consiste en l’association entre scientifiques et entreprises pharmaceutiques. À travers la troisième méthode, l’industrie pharmaceutique vise à «créer du lien» avec les journalistes par le biais de formations ou de concours. En dernier lieu, ce secteur crée des alliances avec des entités influentes politiquement au Maroc pour garantir une couverture médiatique favorable.

Le premier mécanisme se déploie sous forme de relations presse des associations de patients. Ces entités entretiennent des relations avec les médias avec le soutien de l’industrie pharmaceutique pour construire socialement une maladie, légitimer un traitement ou une spécialité médicale. Les communicants de ces structures visent à enrôler les médias dans ces opérations. La logique de production de l’information favorise également la médiatisation de ces ONG. Elles sont des sources d’information et des intermédiaires dont le journaliste pourrait difficilement se priver.

Le deuxième mécanisme répond à la même logique. L’industrie pharmaceutique «s’offre» les services de scientifiques ou de sociétés savantes pour avoir une caution scientifique à leurs discours. Ce discours est une nouvelle fois repris par les journalistes. La séduction exercée par cette caution «découle de l’effet d’aveuglement produit par la référence à la science, inhérent à l’idéalisation dont cet univers fait l’objet, comme si la production du vrai, hors de tout contexte social, hors de tout jeu d’intérêt», analyse Stéphane Olivesi, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines en France. Cette emprise des laboratoires sur la production et la diffusion de l’information sanitaire touche à l’indépendance des scientifiques. L’affaire du Médiator en France le rappelle de manière tragique.

Le troisième mécanisme est un classique de la relation presse. Pour construire une connivence avec les professionnels de l’information, les communicants font appel à divers techniques avec pour objectif de «créer du lien» avec les journalistes. Ainsi des laboratoires organisent des modules de formation destinés aux journalistes. En ligne de mire, l’enrôlement des journalistes dans le mode de pensée propre aux communicants. Pour stimuler la publication d’articles sur une maladie, des laboratoires organisent chaque année des concours destinés aux journalistes. En dernier lieu, l’industrie pharmaceutique finance l’Association marocaine de la presse médicale (AMPM). Cette structure a été critiquée à cause de ses sources de financement.

Contraintes internes et externes

Le dernier mécanisme est intimement lié au contexte politique et économique marocain. Un laboratoire multinational a fait une lecture pragmatique de l’environnement politique autoritaire au Maroc. Très critiqué, il décide de s’allier avec une fondation présidée par une princesse marocaine, épouse du roi Mohammed VI. Au passage, cette entreprise réalise d’une pierre deux coups: elle neutralise les organisations qui la critiquent (la caisse d’assurance du secteur public, une partie des pharmaciens et le Parlement) et complique la tâche pour les journalistes. Cette tactique de lobbying a eu un effet sur la couverture faite par les médias des rapports fustigeant cette entreprise. Critiquer ce labo peut sous entendre critiquer une Fondation présidée par une personne influente.

L’étude du cas des relations presse dans le secteur de l’industrie pharmaceutique, montre la complexité de la situation du journaliste, soumis à une double contrainte, externe et interne. D’abord, sous les feux doux des communicants et leurs diverses stratégies et ensuite assujetti aux contraintes internes de sa profession et son organisation. Le journaliste peine à honorer convenablement sa mission d’informer. Maintenir au même moment le contact et la distance devient un jeu d’équilibre périlleux. Le journaliste n’a plus de distance critique par rapport aux événements, aux acteurs de la communication et même par rapport à sa propre démarche.

Au bout du compte, l’agenda de l’industrie pharmaceutique est omniprésent dans les médias. Parmi ces thèmes: la prise en charge des patients d’une maladie ou la promotion des traitements innovants. La routine journalistique et les relations de rivalité-courtoisie avec les sources font en sorte que ces messages sont repris par le journaliste.

Salaheddine Lemaizi, journaliste

Références:

Salaheddine Lemaizi, sous la supervision d’Abdelfetah Mekouar, les relations presse dans l’industrie pharmaceutique au Maroc: des journalistes sous la contrainte, 2013.

Pierre Bourdieu, L’emprise du journalisme, 1996

Stéphane Olivesi, L’information sous influence scientifique , Revue française des sciences de l’information et de la communication, 2013, mis en ligne le 01 août 2013.
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