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Sur les méfaits de l’info «low cost». Buzz et intox sur la migration.

14 octobre 2013

«Sous les diktats de la vitesse, de l’immédiateté et du marché, les lois de l’information changent très vite. Alors que se multiplient les risques de manipulations et de bidonnages». Ces propos d’Ignaco Ramonet se confirment, hélas, une nouvelle fois. Par la magie des réseaux sociaux et de la «circulation circulaire de l’information», critiquée par le sociologue français Pierre Bourdieu, une fausse information est élevée au rang de vérité. Il s’agit de l’article suivant : «Le Roi Mohammed VI décide la régularisation de la situation de tous les immigrés». Ci-dessous une démonstration des limites du journalisme à grande vitesse muni de (très) faibles moyens.

Le buzz d’une fausse information

Rappel des faits. Le 10 septembre 2013, le site www.toutsurlemaroc.com publie l’information suivante : «Le Roi Mohammed VI décide la régularisation de la situation de tous les immigrés». L’article est repris par au moins 15 sites d’information marocains et étrangers (sénégalais et belges). L’info s’offre un large tour sur les réseaux sociaux (5400 comptes Faceboook ont aimé cette publication et  103 personnes l’ont tweeté).

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Ce site dit d’information, jusqu’à-là inconnu s’offre son buzz. Selon Alexa.com, il est classé à la 22 061ème rang parmi les sites visités au Maroc. Son buzz lui a permet de réaliser un bond de 20%. Pourtant, cette info est TOTALEMENT erronée. Cet article  réécrit la dépêche de l’agence officielle marocaine avec beaucoup de liberté. Ainsi, on peut lire : «La décision a été prise de procéder à la régularisation de la situation de résidence de tous les immigrés y compris, les subsahariens, ajoute la Map». Alors que sur la dépêche originale, il n’a jamais été question de régulariser «tous» les migrants réguliers ou irréguliers. Extrait :

«Le Souverain a réitéré la nécessité de procéder à la régularisation de la situation de ces personnes en matière de résidence et d’activités qu’elles exercent, au même titre que les immigrés réguliers des autres nationalités, dont les immigrés subsahariens»

Avant de préciser concernant les migrants en situation administrative irrégulière :

«Le Royaume du Maroc ne saurait accueillir tous les migrants qui souhaitent s’y installer»

Je rappelle que le rapport avant-gardiste du CNDH, publié le 9 septembre, est plus explicite sur la question de la régularisation des migrants en situation irrégulière. Le CNDH plaide pour «Une politique d’asile et d’immigration radicalement nouvelle». Extrait :

«Il est temps que le gouvernement considère officiellement l’élaboration et la mise en place d’une opération de régularisation exceptionnelle de certaines catégories de migrant-e-s en situation administrative irrégulière, selon des critères qui tiennent en compte la durée de séjour au Maroc, le droit de vivre en famille, les condition d’insertion dans la société marocaine, les accords d’établissement conclus par le Royaume avec des pays amis, etc»

Que retenir ? Même le CNDH ne préconise pas une régularisation de «tous» les migrants irréguliers. L’institution pose plusieurs critères pour réaliser cette opération.  Sur cette question, les ministres de l’Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangers se sont montrés tous évasifs. Un communiqué conjoint de ces départements nous apprend que :

«La “nouvelle politique marocaine d’immigration” se déclinera en un plan d’action opérationnel autour des quatre axes essentiels du rapport du CNDH»

Ce même communiqué clarifie les choses concernant la régularisation. Ça sera au cas par cas :

«Une commission interministérielle établira dans les jours à venir un cadre procédural pour l’examen, au cas par cas et selon des critères précis, de la situation juridique de certaines catégories d’étrangers en situation administrative irrégulière».

Voici qui est clair et plus nuancé que le «tous» simpliste et réducteur.

Que retenir ?

Cette information sur le dossier migratoire n’est qu’un exemple parmi de nombreuses infos qui font le «buzz» et qui sont que des fausses. Ce mode de fonctionnement des médias produit imitation,  uniformisation de l’information et production erronée d’une vérité.  Hubert Guillaut, rédacteur en chef d’InternetActu.net résume très bien ce système de sous information :

«Si tout le monde pioche dans le même flux général de l’information et donc produit des informations sur les mêmes sujets souvent aux mêmes moments, la republication d’articles d’un média à un autre à l’heure des réseaux sociaux (sans que ce ne soit explicite et transparent pour le lecteur/consommateur/citoyen) pose plus de problèmes»

Nous y sommes au Maroc. A l’uniformisation des contenus, causée par la concentration dans les médias, s’ajoute la crise de la presse d’analyses, d’enquêtes et de reportage. Comme le dit Ramonet, on prédit un « journalisme sans journalistes ». D’ailleurs, je serai curieux de savoir combien de journalistes professionnels compte le site «Toutsurlemaroc» ?

Au même moment Ramonet regrette que «certains genres plébiscités par l’opinion publique, comme le journalisme d’investigation ou le journalisme de reportage, sont déjà en voie de disparition. Parce qu’ils coûtent cher». On y préfère un journalisme de réécriture et standardisé produisant de l’info «low cost». À la fiabilité de l’information, on préfère l’audience et le buzz.

Enfin, un média spécialisé dans le «fast checking» qui aura pour mission de vérifier les informations déversées sur la toile trouvera toute sa place dans le web marocain.

 

 

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