Points de vue

Agression de journalistes. L’escalade et les silences

20 juillet 2013

Les agressions contre les journalistes au Maroc se sont banalisées. Désormais, c’est le pain quotidien des professionnels de l’info, journalistes comme photographes. Au point qu’il ne se passe pas une semaine sans noté un nouveau cas. Le dernier en date est celui de Mohamed Talbi, journaliste à Al Itihad Al Ichtiraki. Alors qu’il se trouvait devant le Parlement au moment de la séance quotidienne de matraquage contre les diplômés chômeurs, le journaliste a été victime, le 19 juillet dernier, d’une agression et d’humiliations de la part de forces de sécurité.  Et pourtant…

Double discours

Le journaliste Omar Brouksy agressé lors d'un sit-in organisé en juillet 2012 à Rabat.
Le journaliste Omar Brouksy agressé lors d’un sit-in organisé en juillet 2012 à Rabat. Source: Hespress.

Le 26 septembre 2012. Le Maroc présente au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, une résolution pour renforcer la protection des journalistes en zones de conflit. En plus du royaume, le texte a été soutenu par l’Autriche, le Brésil, la Suisse et la Tunisie et…le Qatar. Dans cette déclaration, les membres du Conseil “condamnent toutes les attaques et violences contre les journalistes et soulignent la nécessité d’assurer une meilleure protection de tous les professionnels des médias et de leurs sources”.

Le 13 novembre 2012. La police marocaine réprime violemment un sit-in du Mouvement du 20 février (M20F) à Casablanca. Les journalistes et photo-journalistes présents ont eu droit au même traitement. Mouss Oulahssan (Al Ahdath), Mohamed Mouânis et Mourad Bourja (AIC), Mohamed Jarfi (Assabah) et plusieurs d’autres confrères ont subis des violences policières.

Entre une diplomatie qui veut promouvoir “la protection” des journalistes et des services de sécurité qui les tabassent, il y a un double discours. Au-delà des textes, des annonces et des promesses, penser autrement la protection des journalistes au Maroc devient une urgence.

Le SNPM tire la sonnette d’alarme

S’il y a une chose à retenir du rapport de 2013 du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM) sur l’état de la liberté de la presse et de l’information au Maroc c’est cette phrase:

La période couvrant ce rapport (mai 2012 à mars 2013) a été marquée par une hausse des agressions contre les journalistes. Ceci dans l’absence de mécanismes de protection juridiques, administratifs et professionnelles.

Les cas déclarés (voir en bas du texte) ne dépassent pas le six cas. Presque tous ont eu lieu lors de manifestations ou de sit-in. Devant cette donnée, le SNPM pose les questions suivantes:

“Est-ce que les autorités veulent que les journalistes se consacrent qu’aux activités officielles, aux conférences? Les événements qui ont eu lieu dans la rue ne méritent-ils pas une couverture médiatique? Est-ce que les autorités souhaitent transformer les journalistes en des attachés aux activités officielles et autorisées?”

Poser ces questions, c’est déjà y répondre.

A chaque agression contre un journaliste ou un photo-journaliste, les réactions sont pareilles: de l’indignation, un communiqué du SNPM, un sit-in devant le siège du Ministère de la justice ou une Préfecture de police. Cette “indignation de routine” risque de banaliser ces actes graves, que faire alors?

Le silence inquiétant des patrons de presse

Le journaliste Mounir Ketaoui tabassé le 29 mai 2011 lors d'une manif du M20F.
Le journaliste Mounir Ketaoui tabassé le 29 mai 2011 lors d’une manif du M20F. Source: Hespress.

Le mécanisme de suivi annoncé par la Justice, le SNPM et le MINCOM n’a rien donné de concret. Les forces de sécurité auteurs de ces violences n’ont jamais été inquiétées. L’action au Parlement menée par le SNPM et le projet d’une caisse d’assurance proposé par le député Abdellah Bekkali est mort-né. Comment attendre quelque chose d’une institution parlementaire dont un ses membres (un député PJD), a été agressé de la même manière qu’un journaliste et qui n’a rien fait de concret pour lui rendre justice?

Les journalistes attendent toujours des actes sur ce dossier de la part des trois ministères concernés (Intérieur, Justice et Communication). Cependant, je doute fortement de la capacité des ces départements a changé la pratique des policiers sur le terrain. Les agressions contre les journalistes sont un des symptômes de l’absence de politique de gestion sécuritaire mais c’est surtout une politique d’Etat qui ne fait pas la distinction entre  journaliste et manifestant. En plus, le journaliste constitue un potentiel danger car il risque de diffuser des photos et des vidéos de ce qu’ils observent. Pour le mater, la solution est de le matraquer.

Last but not least, le rôle des patrons de presse dans cette affaire. J’ai rarement vu un responsable de rédaction (Red chef, Dir de publication ou autre), monté au créneau pour dénoncer les violences subies par son journaliste. Le silence des patrons est inquiétant. Cautionnent-t-ils ces violences ou préfèrent se taire pour éviter les représailles? Si un reporter s’est retrouvé entre les matraques des CMI, c’est bien parce quelqu’un lui a dit d’aller couvrir une manif ou un évènement chaud!

L’illustration de cette situation scandaleuse, c’est le traitement réservé à cette information. Les victimes sont obligées de signer eux-mêmes des articles ou juste des brèves relatant l’agression. Le journaliste parle ainsi de lui-même à la troisième personne. Ridicule! Le minimum de la part de la direction d’un journaliste est de signer cette information au nom de la publication, ainsi montrer la solidarité avec le membre de cette rédaction.

Vos propositions sont les bienvenues pour clamer le ras-le-bol des journalistes face à cette situation: port de brassards, conférences, pétitions, etc…

S.L.

Chronologie des agressions contre les journalistes

Juillet 2012: Youssef Jouhari, correspondant d’Assabah à Tétouan

8 août 2012; Wahid Moubarak, journaliste d’Al Ithihad

Octobre 2012: L’équipe d’Al Ahdath agressée lors d’un sit-in des greffiers

13 novembre: Mouss Oulahssan (Al Ahdath), Mohamed Mouânis et Mourad Bourja (AIC), Mohamed Jarfi (Assabah) agressés lors d’un sit-in du M20F à Casa

12 février 2013: Boujemla, journaliste Al moutaâtaf à Salé

16 mars 2013: Nbark Amrou, journaliste à Attajdid à Rabat

20 mars 2013: Mohamed Belkacem: journaliste à Attajdid à Rabat

mai 2013: Hanane Nabli: journaliste à Al Michaâl.

Source: SNPM

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